Avenir du Sénégal avec le Pétrole ?

Le Ressac : Le site des Marins

Le Sénégal, pays sahélien, caracolant dans le peloton de queue des pays les moins avancés (Pma), vient de se confirmer détenir des réserves, parmi les plus importantes, de gaz et de pétrole de Afrique de l’Ouest voir du continent. Le Sénégal est devenu pays pétrolier ! Les prévisions les plus pessimistes voient le début de l’exploitation avant fin 2018. Ces découvertes de pétrole et de gaz dont les volumes et capacités de productions, déjà jugés importants, restent à déterminer. Mais en attendant, elles viennent requalifier la position du Sénégal qui se replace au centre des intérêts géostratégiques et économiques des grandes puissances. Les Etats-Unis d’Amérique sont pour le moment les mieux partis dans cette course au pétrole sénégalais grâce leurs acquisitions de licences d’exploitation ; la France a clairement exprimé son « grand intérêt par la voie de son Premier ministre en visite au Sénégal au mois de septembre 2016 ; subsidiairement les Emirats du Golfe comme le Qatar ne cracheraient pas sur les opportunités de coopération au vu de leurs expériences et particulièrement de la diminution de leurs réserves alors qu’au même moment des pays comme la Chine, la Russie, le Brésil et l’Inde restent en embuscade.

Depuis l’annonce du président de la République confirmant officiellement et au plus haut sommet de l’Etat l’importance des découvertes, les doutes se sont dissipés sur l’existence ou non de la ressource et ont cédé la place à un débat inflammable sur le pétrole et sa gestion. Médias, hommes politiques, société civile, citoyens tous y vont de leurs expertises, de leurs conjectures, de leurs soupçons, chacun avec son intérêt. Si d’aucuns expriment leur inquiétudes de voir le Sénégal sombrer dans l’abime de la malédiction de l’or noir, d’autres se font entendre dans la seule perspective de leur positionnement ultérieur dans le cercle de la gouvernance du Pétrole. Pour ainsi dire, le pétrole intéresse tout le monde. Le débat politique sur la gouvernance des ressources pétrolières et gazières est le bienvenu dans un contexte où la transparence et la bonne gouvernance sont des axes majeurs de la politique du gouvernement. Toutefois, il devrait plus mettre l’accent sur la définition de politiques économiques, sociales et environnementales qui tiennent compte de la manne pétrolière et de l’embellie financière attendue dans les prochaines décennies. Autrement dit, sur comment saisir cette opportunité pour changer le visage du Sénégal et assurer le bonheur de tous les citoyens ?

Pays réputé détenir de solides institutions démocratiques, le Sénégal ne devrait pas ressentir de grandes difficultés pour trouver des mécanismes reconnus et acceptés par tous pour une gestion saine et un partage équitable des ressources tirées du pétrole. En effet, le pétrole a contribué au développement des pays dotés d’institutions fortes qui ont réussi à mettre en œuvre des mécanismes de gouvernances politiques, économiques et sociales adéquats et performants.

Pour notre pays, c’est donc le moment, en s’appuyant sur nos prérequis institutionnels et nos avantages comparatifs que sont, entre autres, notre stabilité politique, la qualité de nos ressources humaines et notre culture démocratique, d’engager une réflexion prospective large et inclusive sur l’avenir du Sénégal avec le Pétrole.

Depuis son accession à la souveraineté internationale, le Sénégal a très tôt défini et mis en œuvre des politiques de développement assises sur une culture de l’anticipation et de planification stratégique. Depuis les premières esquisses du Père Lebret en passant par les différents plans quinquennaux, la Stratégie de croissance accélérée (Sca), la Stratégie de réduction de la pauvreté (Srp), la Politique économique et sociale (Dpes), la Stratégie nationale de développement économique et social (Snds) et enfin le Plan Sénégal émergent (Pse) sans oublier les analyses prospectives Sénégal horizon 2025 et 2035, les différents régimes politiques qui se sont succédé ont toujours manifesté une volonté de se doter d’outils de pilotage du développement et d’imprimer une cohérence dans la conduite des affaires de la cité. Notre pays dispose d’une solide connaissance de la structure et des ressorts de son économie. Les capacités prouvées de notre pays de faire face à des chocs qui comme ce fût le cas des Programmes d’ajustement structurels (Pas), la dévaluation du Franc Cfa en 1994 et plus récemment la crise économique de 2008 avec ses corollaires : surenchérissement des prix des denrées alimentaires et crise énergétique causée par la hausse des prix du pétrole sont autant de preuves de la bonne tenue du cadre macroéconomique même si, tout bien considéré, ce fût au prix d’énormes sacrifices des populations. Ces défis que notre pays a su relever par le passé, constituent un socle solide sur lequel le Sénégal peut s’appuyer pour repenser son avenir durable avec le Pétrole.

Le plan Sénégal émergent, document de référence de la politique économique et sociale qui est sans doute, depuis les indépendances, la Vision stratégique de développement le plus consensuel dans sa vision et ses orientations politiques, un grand pas franchi vers cette nouvelle quête. Avec un niveau de consensus jamais atteint pour une politique, le Pse est une source de stabilité du cadre politique quand bien même, certaine partie de l’opposition ont regretté leur non implication dans le processus d’élaboration. Quoi qu’il en soit, les options stratégiques sont largement partagées, y compris par la classe politique. Un Sénégal, pays producteur de pétrole, est certainement ce Sénégal « Emergent à l’horizon 2035 avec une société solidaire, dans un Etat de droit ». C’est ce Sénégal de nos rêves qui se trouve désormais à portée de main. La réalisation de ce Sénégal est plus que jamais possible. Il s’agira alors de rester dans le cap défini par le Pse, de s’atteler à la réalisation des actions stratégiques bien identifiées :

  • une transformation structurelle de l’économie à travers la consolidation actuelle des moteurs de la croissance et le développement de nouveaux secteurs créateurs de richesses, d’emplois, d’inclusion sociale et à forte capacité d’exportation et d’attraction d’investissement,
  • une amélioration significative des conditions de vie de populations, une lutte plus soutenue contre les inégalités sociales, tout en préservant la base des ressources et l’émergence de territoires viables ; et
  • un renforcement de la sécurité, de la stabilité et de la gouvernance, de la protection des droits et libertés et de consolidation de l’Etat de droit afin de créer les meilleures conditions d’une paix sociale et de favoriser le plein épanouissement des potentialités (Sénégal, octobre 2014).

Disposer de ressources pétrolières et gazières pour un pays en quête d’émergence est certainement une grande opportunité. En procurant une grande capacité d’endettement, il constitue un bon moyen de financer les nombreux projets annoncés dans le Pse. Cependant, l’instabilité du prix du pétrole sur le marché mondial qui rend erratique les recettes tirées du pétrole sont des facteurs de risque qui appelle l’Etat à plus de prudence face au risque d’une forte dépendance du pétrole. L’Etat devrait prendre garde de négliger les secteurs traditionnels qui, jusqu’ici, ont permis à ce pays de tenir debout pendant plus d’un demi-siècle. Le Sénégal doit travailler pour une meilleure participation des secteurs traditionnels à la croissance et ne pas se laisser tenter de dépendre totalement des recettes tirées du pétrole pour financer son développement. A contrario, ces ressources doivent être utilisées pour renforcer les capacités productives et de transformation dans les secteurs de l’agriculture, de la pêche, de l’économie informelle et bien entendu la formation de ressources humaines de qualité dans de domaines aussi pointus que la technologie de l’information et de la communication, la médecine et l’économie numérique, des technologies innovantes. Les ressources tirées du pétrole pourraient servir à financer les projets de lutte contre les conséquences négatives des changements climatiques notamment contre de l’érosion marine et côtière. Ce ne serait alors que justice si l’on considère la part de l’industrie du pétrole dans l’émission de gaz à effet serre et dans la dégradation de l’environnement marin. Pour le Sénégal, l’enjeu est plus lié à la sauvegarde et la protection des activités économiques côtières, les villes, l’habitat et ainsi que le patrimoine. L’essentiel de la population sénégalaise vit dans sa partie Ouest riche de plus de 700 kilomètres de côtes et une part importante de l’industrie et des emplois dans le secteur de la pêche se situe en zone côtière. De tels investissements permettront de sauver les secteurs stratégiques et à haute valeur ajoutée que sont le tourisme et l’économie maritime...


Voir en ligne : Le Rassac